Il y a, je crois, deux manières de comprendre la déduction de Rubio. [1] La première lecture est inattaquable: pour entrevoir une différence, il faut un point de repère. Pour chaque phrase prise individuellement, on peut alors constater si elle répond à la forme attendue, classique, 'normale', ou si elle s'en écarte.
Mais il existe une seconde lecture, que je crois erronée: la capacité à distinguer des différences impliquerait la conscience d'une forme générale des énoncés, plus particulièrement d'un ordre de base commun à l'ensemble des phrases.

Illustrons notre propos avec les deux phrases (Caes. Gall. 1,2) qui suivent immédiatement la phrase de César analysée dans un précédent billet,
(1) Hi omnes lingua, institutis, legibus inter se differunt.
'Tous (= tous ces peuples) diffèrent entre eux par la langue, le mode de vie et les lois.'
(2) Gallos ab Aquitanis Garumna flumen, a Belgis Matrona et Sequana dividit.
Le fleuve Garonne (sépare) les Gaulois des Aquitains, la Marne et la Seine les séparent des Belges.
Le sujet hi omnes (mot-à-mot 'les tous') qui comprend l'anaphorique hi, est sans conteste thématique. Il apparaît bien à gauche de la phrase nucléaire.
On peut en revanche discuter du statut du syntagme prépositionnel inter se ('entre eux'). Est-ce l'élément le plus rhématique, car placé immediatement devant le verbe, ou fait-il corps sémantiquement avec le verbe, formant l'équivalent du néologisme "s'entredifférer"? Si on retient la seconde solution [2] les trois substantifs qui précèdent sont alors rhématiques. L'ordre syntaxique est Sujet - Complément - Verbe (SOV).[3] Une translation à droite de la partie rhématique donnerait, sans modification selon nous de la valeur discursive:
(1') Hi omnes inter se differunt lingua, institutis, legibus.
La différence entre la structure SOV, en (1) et SVO, en (1'), est clairement sensible. Si je lis bien Quintilien, (1') devait être senti comme dérivé de (1) en raison de la postposition, sentie comme une forme d'hyperbate, des compléments. Il faudrait évidemment vérifier, ce que je ne suis pas capable de faire, si la clausule ainsi formée était acceptable pour une oreille latine.
Dans la phrase (2), Gallos, ab Aquitanis et a Belgis, mentionnés précédemment, sont thèmes, et effectivement à gauche de la double phrase nucléaire. Garumna flumen, tout comme le collectif Matrona et Sequana [4], précédant immédiatement les verbes dividit [5], sont bien rhèmes: c'est un apport clair d'information.
La structure est OSV [6] La variante potentielle, de structure OVS mais de même valeur discursive, est:
(2') Gallos ab Aquitanis Garumna flumen, a Belgis dividit Matrona et Sequana .

La question que pose la seconde lecture de la déduction de Rubio est de savoir si l'une des deux formes, SOV ou OSV, était perçue comme dérivant de l'autre. Les statistiques suggèrent la dérivation d'OSV à partir de SOV, ordre de base postulé par de nombreux linguistes.
Je suis sceptique. A ma connaissance, rien dans Quintilien, ou d'autres grammairiens plus tardifs, ne suggère que les latinophones aient eu une telle intuition. En particulier, les fonctions syntaxiques, marquées pourtant ouvertement par les cas, ne sont jamais mentionnées dans le contexte de l'ordre des mots.
Je suggère au contraire que les locuteurs avaient le sentiment que les énoncés (1) et (2), SOV et OSV, étaient largement identiques: ils partagent en effet les propriétés de progression thématique, du moins rhématique (= thématique) au plus rhématique, d'absence d'un rhème initial devant la phrase nucléaire, et de clôture par une verbe.
Concernant le latin, la notion d'ordre de base fondé sur les fonctions syntaxiques sujet et objet me paraît inutile et même dangereuse car nous détournant du fonctionnement réel du système, fondé essentiellement sur l'opposition thème-rhème.

Sans entrer dans une discussion dès ce billet, je voudrais simplement mentionner que l'apparition d'un ordre SVO concurrençant l'ordre SOV n'est pas, si l'on retient mon analyse, un changement radical, les deux configurations ayant des valeurs discursives voisines, sinon identiques. Je suggerai dans un prochain billet (Inch' Allah) qu'il s'est agi de l'incorporation du verbe dans la progression thématique, autorisant le placement d'un élément senti comme plus rhématique que lui en position post-verbale. Dans un état antérieur, le verbe était exclu de la progression thématique, qui ne concernait donc que les éléments placés devant lui, et il terminait toujours la phrase nucléaire, et donc l'énoncé. [7]

Je voudrais maintenant analyser une phrase classique[8] pour dégager une contrainte essentielle concernant les hyperbates:
Apud Helvetios longe nobilissimus fuit et ditissimus Orgetorix. (Caes., Gall., 1.2.1)
'Chez les Helvètes, Orgetorix était de loin l'homme le plus distingué par la naissance et la fortune'.
'Apud Helvetios' est clairement thème, les Helvetii ('Helvètes') ayant été mentionnés au paragraphe précédent. 'longe' est un adverbe portant sur le prédicat, sans valeur discursive. Orgetorix, rhématique, est en position marquée postverbale. Les deux superlatifs attributs nobilissimus...et ditissimus forment (l'équivalent d')une hyperbate. Etant coordonnés, ils possèdent vraisemblablement la même valeur discursive, quelle qu'elle soit dans cet exemple[9]: la position post-verbale du second est donc équivalente à la position préverbale du premier. En détricotant l'hyperbate, on aurait nobilissimus et ditissimus fuit Orgetorix ou fuit nobilissimus et ditissimus Orgetorix
Je propose donc la contrainte suivante:
Une hyperbate ne peut se produire qu'entre deux positions qui ont des degrés voisins (pour ne pas dire identiques) de marquage discursif.
Cette règle prédit par exemple qu'une hyperbate ne joindra jamais des positions ayant des degrés opposés sur l'échelle de thématicité. Nous l'utiliserons pour vérifier le degré de thématicité de la position initiale.

A suivre...

Notes

[1] «Il paraît évident qu'on ne peut parler d'hyperbates, de déplacements de mots, d'ordre impératif des mots sans avoir à l'esprit un ordre de base (logiquement) antérieur comme forme de référence pour les contrastes issus des déviations constatées. ».

[2] Ce n'est pas impossible au vu des données suivantes: sur les 28 inter se des sept premiers livres du De Bello Gallico, 23 sont immédiatement devant (17) ou derrière (6) un verbe conjugué ou un participe. Pour les cinq autres, on trouve trois verbes supports, où le complément essentiel s'intercale de manière naturelle: inter se fidem et ius iurandum dare ('se jurer mutuellement fidélité sous serment'), inter se controversias habere ('être rivaux'), habere..inter se communes ('être en commun'). Il n'y a que deux exemples où inter se semble un peu plus autonome: inter se multos annos contendere ('s'affronter depuis de longues années') et ternos inter se pedes distare ('être distant de trois pieds l'un de l'autre'), avec une hyperbate de faible étendue (je suppose, cas défavorable, que la forme 'initiale' était inter se ternos pedes distare). inter se semble donc assez largement faire corps avec le verbe.

[3] O notant ici un complément, pas seulement l'objet direct ou indirect.

[4] On note que l'accord se fait au singulier.

[5] On restitue dividit dans la première phrase nucléaire.

[6] En négligeant le complément prépositionnel de localisation.

[7] A cette époque, la forme de base syntaxique était donc ... V tout seul.

[8] Elle est par exemple mentionnée par C. Touratier, Syntaxe Latine, Peeters, 1994, p. 717.

[9] C'est même ce qui fait l'intérêt de cette phrase: les positions symétriques pré- et post-verbales ne sont pas par elles-mêmes liées à une valeur discursive particulière.